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Le regard pertinent d’un historien de la Sorbonne sur la croissance urbaine.

15 octobre 2010

Cet article illustre bien la problématique du choix entre Quantité et Qualité. Pour ma part, le choix est très clair : la qualité du vivre ensemble est la priorité absolue, et nécessite la mise en place d’une véritable Ecologie Sociale pour guider la politique de la ville.


Billet paru en extrait le 30/09/10 dans Sud Ouest sous le titre : Bordeaux millionnaire ?

Au printemps 2010, le Maire de Bordeaux a évoqué avec enthousiasme la perspective prochaine d’une agglomération millionnaire. Ce genre de perspective semble positivement perçu par les élus de tous bords : elle flatte leur patriotisme local, leur promet davantage de pouvoirs (électeurs, fonds publics, transferts d’État, agents administratifs…), et quelques places gagnées dans les classement de l’INSEE et de l’Europe !

Aujourd’hui, à Bordeaux comme ailleurs, les villes françaises doivent grossir, grandir, se peupler, bref, gagner des parts de marché ! Étrangement, cette logique capitaliste du profit et de la croissance économique a investi les collectivités locales ! Or on ne voit plus d’armée en campagne, et Bordeaux ne s’apprête pas à mettre le siège devant Toulouse, Poitiers ou Bilbao ? Et la convivialité semble  inversement proportionnelle à la taille des grandes agglomérations…

Il est loin le temps où J. Chaban-Delmas rasait le populeux Mériadec pour transférer ses habitants rive droite, hors les murs. La ville atteignait son point bas par rapport à sa périphérie (devenue CUB), 200 000 habitants, comme avant-guerre. Au début du XXe siècle, la banlieue était peu peuplée, et la campagne commençait aux portes des boulevards (pas de demi-heure de bouchon pour sortir de la ville). Pendant la grande expansion d’après-guerre, le bien vivre ne semblait pas connecté à la croissance démographique… Mais les lois de décentralisation (1982) ont transformé les élus et leurs équipes en chefs d’entreprises chargés d’assurer la croissance. Après la création des zones artisanales et industrielles pour capter la taxe professionnelle, on s’est mis à attirer les habitants pour élargir les bases fiscales et administratives

Or quels sont les avantages d’une expansion permanente pour les habitants ? Car après 1 million, il faudra envisager 1,5 million (mais Barcelone, Lyon et Marseille seront toujours devant). Dans les agglomérations de plus grande taille (Lille, Toulouse, Nice ou Marseille), l’insécurité est bien supérieure à Bordeaux. En outre, la pression immobilière d’une ville en croissance (où, de ce fait, il manque toujours des logements) intéresse davantage les propriétaires que les locataires et accédants, contraints d’habiter toujours plus loin en périphérie

Jusqu’à la guerre, les ouvriers du bâtiment de Bordeaux logeaient dans les petites échoppes à l’intérieur des boulevards, et leur jardin assurait un complément de revenu à 10mn du centre ville. Ces échoppes sont devenues un habitat de gens aisés, tandis que les ouvriers sont relégués en périphérie, un étrange progrès ! Enfin, l’expansion de l’agglomération s’est effectuée par étalement au détriment des espaces agricoles, naturels et de villégiature de la périphérie. Au Nord, on a asséché et colonisé les marais, détruisant des espaces devenus rares. À l’Ouest, la forêt des Landes poursuit son recul et son mitage sur plus de 15 km. Au Sud, le vignoble des Graves a été en partie recouvert. Rive gauche, sur les coteaux, les lieux de villégiature des notables des siècles passés, parsemés des valons frais et d’exploitations agro-viticoles, ont été mis en coupe réglée par une expansion du béton et des hangars qui semble sans fin. Le bien vivre des habitants de l’agglomération est-il dès lors lié –et de quelle manière ?- à la croissance de la population ?

Certes, les Girondins sont en moyenne plus âgés et moins féconds que les Parisiens ou les Nordistes, ce qui impose un filet migratoire continu pour stabiliser la population (maintien des effectifs scolaires, emploi etc.). Mais en dehors des intérêts politiques et personnels des édiles, est-il fondé de dire que « big is beautiful » ? Les « nouveaux Bordelais » issus de Paris -si souvent interrogés- ont justement fui la congestion parisienne…

Il est très probable que Bordeaux atteigne rapidement un million d’habitants. Mais il est étonnant que cette perspective ne suscite aucun débat, comme si les choses allaient de soi… Or en ces temps d’écologie politique, de réflexion sur la croissance et les méfaits d’un développement improvisé (quid du saccage de la Costa del Sol, du bétonnage du Languedoc maritime et de la saturation de la Californie quittée par ses classes moyennes ?), ne faut-il pas en interroger le bien fondé ? Il est vrai que les temps sont plus à l’action qu’à la nostalgie, et plus à la prospective qu’au savoir- (bien)vivre .

Pierre Vermeren, historien de Paris I résidant à Bordeaux

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