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Etre ou ne pas être kantien ?

26 décembre 2010

Pour bien finir 2010, je me demandais si j’étais ou non Kantien ? et je suis tombé sur l’article ci dessous.

Finalement je resterai Morinesque en 2011 : à savoir adepte d’une pensée dialogique : ambivalente et dialectique

Ambivalence : propriété consistant à unir deux valeurs contraires.

Dialectique : démarche de la pensée consistant à confronter des opinions, des assertions, des idées ou des thèses logiquement contraires ou contradictoires et à montrer comment elles sont liées en réalité par des relations de complémentarité, d’unité ou d’identité.

La vérité se situe à mi-chemin entre position et opposition, entre blanc et noir, à nous de trouver la voie !

Pourquoi je ne suis pas kantien

http://utilitarisme.over-blog.com/article-pourquoi-je-ne-suis-pas-kantien-38960486.html

Après avoir lu un de mes articles où je remettais en cause l’opposition traditionnelle entre kantisme et utilitarisme (« Le conséquentialisme est-il un trait distinctif de l’utilitarisme? »), un ami m’a demandé pourquoi je n’étais pas kantien.
En effet, je montrais dans cet article que l’impératif catégorique, une fois réinterprété à l’aune de l’utilitarisme, pouvait être considéré comme conséquentialiste. Si nous adoptons une version objective de l’utilitarisme et si cette version est entée sur une valorisation de la rationalité morale en tant qu’une des dimensions essentielles d’un bonheur proprement humain, alors la deuxième étape de notre raisonnement consistera à donner un contenu concret à ce que nous entendons par rationalité morale. Or le kantisme constitue une formulation très convaincante du rationalisme moral de sorte que j’ai annexé sans vergogne l’impératif catégorique à la théorie morale que je défends alors que la tradition dont cette dernière se réclame au départ, l’utilitarisme, est censée l’opposer terme à terme au déontologisme kantien. C’est pourquoi je crois aujourd’hui cette opposition traditionnelle exagérée .

Reste que si nous soutenons une version objective et rationaliste de l’utilitarisme, alors l’impératif catégorique kantien nous fournit un excellent critère d’évaluation du degré de rationalité morale qui préside à nos actions. Une action qui ne passe pas avec succès le banc d’essai kantien devrait éveiller nos doutes quant à sa moralité, même si nous sommes utilitaristes et surtout si nous endossons un utilitarisme objectif. De plus, si nous nous rendons coupables d’une telle action, nous nuisons en fait à notre bonheur objectif en tant qu’il est fonction de notre rationalité morale, de sorte que le critère kantien est conséquentialiste puisqu’il nous permet de prédire et d’évaluer les conséquences néfastes de ladite action pour notre rationalité morale.
L’objection de mon ami était dès lors la suivante : si ton utilitarisme objectif mène au kantisme, pourquoi ne fais-tu pas l’économie de la première étape, à savoir l’adoption de l’utilitarisme, pour passer tout de suite à la deuxième, l’annexion du kantisme à ta cause ? Pourquoi ce détour par une conception si particulière de l’utilitarisme qu’elle te conduit au kantisme ? Pourquoi ne pas être directement kantien ?
Cette objection est renforcée par le fait que, dans ma conception de la rationalité, le choix d’être rationnel ou pas ne relève justement pas de la rationalité car, sinon, il présupposerait ce qu’il induit, en un véritable cercle vicieux. Si je choisis d’être rationnel pour des motifs rationnels, alors c’est que j’ai déjà fait implicitement mon choix, donc je n’ai plus de choix à faire et donc la question de choisir d’être rationnel ou pas ne se pose plus. Si je choisis la rationalité, je ne puis par conséquent pas le faire pour des motifs rationnels. C’est un choix affectif, esthétique ou religieux, comme on voudra, mais pas rationnel. Je pourrais alors choisir aussi d’être directement kantien pour des motifs autres que rationnels et me passer de l’utilitarisme, ce qui en effet renforce l’objection de mon ami (1).
Notons en passant que Raymond Boudon a essayé de sortir de ce type d’aporie en formulant une réponse originale au trilemme de Münchhausen. Ce trilemme, proposé par Hans Albert à partir d’un célèbre épisode des aventures du baron éponyme où ce dernier sort d’un marais dans lequel il était embourbé en se tirant par sa propre queue de cheval, concerne au départ l’épistémologie mais je le crois volontiers adaptable aux questions méta-éthiques.
De trois choses l’une, nous dit en substance Albert, ou bien l’on renonce à étayer les principes de nos théories (morales ou épistémologiques, peu importe) et on les pose comme indémontrables à l’instar d’axiomes mathématiques, ou bien on s’enferme dans une regressio ad infinitum où le principe premier de notre théorie nous échappera toujours, ou bien enfin on démontre le bien-fondé de nos principes par le caractère satisfaisant de leurs conséquences, mais dans ce cas-là, notre raisonnement est circulaire.
Boudon pense que la bonne solution au trilemme est la troisième car nous soutenons une théorie aussi longtemps que ses conséquences ne sont pas trop contre-intuitives ou trop en décalage avec ce que nous constatons dans la réalité. C’est ce qu’on appelle l’équilibre réfléchi en méta-éthique (2).

Or, autant je trouve l’option de Boudon convaincante pour ce qui concerne les sciences dures et les sciences sociales puisqu’en effet on abandonne une théorie scientifique quand ses prédictions sont trop éloignées de ce que nous constatons sur le terrain expérimental, autant cette même option est inopérante en éthique car comment juger si les conséquences d’un acte sont immorales ou pas sans poser au préalable ce que nous entendons par immoralité ? L’immoralité ne se constate pas de la même façon que l’apparition ou non de tel astre à tel endroit de l’espace se constate. Cela dit, il est vrai que ce que nous tenons pour immoral peut varier en fonction des résultats d’un débat éthique où l’équilibre réfléchi jouera un rôle indéniable. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous jugions autrefois l’homosexualité immorale alors que ce n’est plus le cas aujourd’hui : l’équilibre réfléchi nous a obligés à reconsidérer nos jugements hostiles à l’homosexualité à la lumière du harm principle. Or l’inverse n’est pas vrai : notre ancienne hostilité à l’homosexualité ne nous a jamais poussés à remettre en cause le harm principle. Il y a donc, en éthique, des principes, tel le harm principle, qui nous semblent rationnels indépendamment de nos jugements moraux concrets.

La solution au trilemme de Münchhausen ne peut donc être, dans le domaine éthique, celle proposée par Boudon pour les sciences, à savoir la troisième. En éthique, la bonne solution au trilemme, c’est la première : il doit y avoir des hypothèses non démontrables et la première de ces hypothèses, c’est l’hypothèse de rationalité dont découlent tous nos autres principes moraux (comme je l’ai montré dans « La dichotomie des faits et des normes… »). Le harm principle en particulier est recevable car nous sommes rationnels. Comment pourrions-nous en effet justifier qu’on doive respecter nos droits si nous ne respections pas ceux d’autrui ? Et, surtout, comment pourrions-nous justifier d’ailleurs quoi que ce soit si nous n’étions pas rationnels ? Telle est l’origine, fort simple mais essentielle, du harm principle. Or je ne vois pas lequel de nos « jugements bien pesés » pourrait induire qu’on abandonnât et le harm principle et l’hypothèse de rationalité puisqu’au contraire, nos jugements bien pesés présupposent tous que nous sommes rationnels.
Une fois évacué le risque posé à la rationalité morale par le trilemme de Münchhausen, il me reste néanmoins à répondre sur le fond à l’objection de mon ami que je peux reformuler comme suit : si tu es rationnel, pourquoi n’es-tu pas directement kantien s’il est vrai que ton utilitarisme mène à une forme renouvelée de kantisme ?
La première raison de mon rejet du kantisme, tel quel et sans passer par le filtre de l’utilitarisme, tient au fait que le kantisme n’est pas une bonne description de ce qui pousse les gens à être moraux.
Les gens sont moraux parce qu’ils veulent être heureux et savent que la société y est globalement gagnante, même si tel ou tel individu peut y être parfois perdant. Les gens ne sont pas moraux pour être moraux. Ils ne sont pas moraux parce qu’ils auraient compris, comme Kant l’affirme, qu’être moral, c’est obéir inconditionnellement à la loi morale. Ils sont moraux parce que tout le monde y est globalement gagnant (3). Le contrat social qui nous lie les uns aux autres est un contrat mutuellement avantageux, mais il ne peut être respecté que si tout le monde joue, plus ou moins, le jeu. La morale est un jeu globalement gagnant-gagnant . C’est un jeu à somme positive pour l’écrasante majorité de ceux qui y jouent, donc c’est un jeu qui en vaut la chandelle. Bien entendu, il existe un risque que ce jeu soit perdant pour certains d’entre nous. Si, par exemple, notre pays est en guerre et nous demande d’aller sous les drapeaux et d’y sacrifier notre vie, ce jeu aura fait des perdants, ceux qui sont morts à la guerre. Cela dit, il était tout de même rationnel de participer à ce jeu, même pour ceux qui y ont perdu, car, en dehors du jeu social, l’autre solution est de revenir à l’état de nature et là, le nombre de perdants serait bien plus élevé.

Quand nous obéissons à l’impératif catégorique kantien, en fait, nous faisons comme si nous étions kantiens alors que nous ne le sommes pas du tout en réalité. En effet, nous obéissons inconditionnellement à la loi morale car, si nous ne le faisions pas, la société dysfonctionnerait. Derrière l’impératif catégorique se cache donc un impératif hypothétique qui dit : « Fais semblant d’obéir inconditionnellement à la loi morale si la société dans laquelle tu vis en vaut la peine, sinon barre-toi ! » . Et c’est d’ailleurs ce qu’on constate dans les sociétés qui dysfonctionnent : les gens les quittent pour aller vivre dans des sociétés où il vaut la peine d’être kantien . Les gens sont donc des kantiens pratiques parce qu’ils sont en fait utilitaristes : pour eux, une société qui en vaut la peine est une société qui assure le plus grand bonheur du plus grand nombre. Mais il est vrai que le kantisme pratique est un bon moyen d’atteindre cet objectif utilitariste (4).
La deuxième raison pour laquelle je ne suis pas kantien découle de la première. L’utilitarisme n’oppose pas la morale à la sensibilité comme le fait le kantisme. Dans le kantisme, il y a divorce fondamental entre la raison et la sensibilité. Est moral tout ce que j’accomplis par pure obéissance au devoir et en mettant systématiquement ma sensibilité entre parenthèses. Un devoir que j’accomplirais d’abord par plaisir ne serait pas un devoir moral au plein sens du terme. Le plaisir est étranger au devoir et à la rationalité morale, même s’il est vrai que le kantisme n’interdit pas de trouver du plaisir dans l’accomplissement de son devoir mais se contente de noter que l’un ne peut justifier l’autre. Inversement, le déplaisir est souvent un critère sûr que ce que j’accomplis est bel et bien moral. Dans l’Allemagne prussienne, on sait tout ce que cette interprétation rigoriste du kantisme a produit de dérives . De plus, l’impératif catégorique, dans sa version purement kantienne, induit que je dois obéir aux lois même dans une société qui n’en vaut pas la peine. Il ne comporte pas, comme dans la version remaniée que j’en propose, une « clause de sauvegarde » qui nous invite à fuir une société injuste. Pour le kantien pur, il faut faire son devoir en toute circonstance et ne jamais le fuir. Bien entendu, je ne doute pas un instant que Kant eût été horrifié par l’interprétation frauduleuse de sa philosophie par l’impérialisme prussien ou nazi, mais force est de reconnaître que le kantisme présente là une faiblesse que les régimes autoritaires allemands ont su exploiter. La philosophie du droit de Carl Schmitt en est la preuve hélas éclatante.

Contrairement au kantisme, l’utilitarisme propose une vision harmonieuse des rapports entre la sensibilité et la morale. L’éducation utilitariste consiste simplement à affiner petit à petit cette sensibilité pour la faire passer, sans solution de continuité mais par sauts qualitatifs, de l’hédonisme à la rationalité morale. Certes tout être sensible souhaite être heureux, mais l’utilitarisme démontre qu’on peut aussi trouver son bonheur dans la générosité, dans la liberté et dans l’usage de sa raison. On passe ainsi en douceur de l’hédonisme au rationalisme égoïste, puis à l’utilitarisme classique pour finir par aborder les rives d’un utilitarisme objectif qui marie notre affectivité à la plus haute exigence morale. L’utilitarisme, conçu ainsi, est une initiation à la rationalité par l’entremise de la sensibilité. Comme dans mon précédent article (« Les limites de la raison« ), je réaffirme donc ici et à rebours de Kant que « la rationalité est aussi affaire de désir ».
Voilà pourquoi je ne suis pas kantien.

(1) Cela dit, cette objection est finalement assez faible parce qu’une fois convertis au rationalisme, nous devrions nous demander laquelle des deux théories morales, la kantienne ou l’utilitariste, est la meilleure d’un point de vue rationnel.
Néanmoins, si ma conversion au rationalisme signifie aussi mon adhésion au point de vue kantien d’une opposition nette entre raison et sensibilité, alors j’aurai effectivement d’autant plus de mal à accorder quelque crédit à l’utilitarisme quand il nuance et atténue cette opposition que le kantisme reste une bonne théorie morale (même si je pense que ce n’est pas la meilleure).
Plus profondément encore, si mon adhésion au kantisme équivaut à mon adhésion à la moralité en soi, alors le kantisme m’apprend justement qu’être moral, c’est obéir inconditionnellement à la loi, c’est donc ne pas avoir d’autre bonne raison d’être moral que cette adhésion à la morale elle-même, ce qui est une autre façon élégante de contourner la question de savoir s’il est rationnel d’être (moralement) rationnel.
(2) David Brink, principal représentant du réalisme de Cornell, a adopté, sous le nom de cohérentisme, la même position que Boudon.
(3) C’est la raison pour laquelle ils sont moraux, mais, comme je l’ai dit ailleurs (in « Les limites de la raison  » ), ce n’est pas la raison pour laquelle ils adhéreront à la rationalité morale puisque le choix de la rationalité ou de l’irrationalité (cognitives et morales) ne relève justement pas de la rationalité. Ils pourraient en effet tout aussi bien choisir de suivre une morale guidée seulement par des textes sacrés plutôt que par la rationalité et c’est d’ailleurs ce que font encore beaucoup de gens sur terre. Notons en outre que la plupart de ces textes sacrés promettent une vie future heureuse à ceux qui suivent les préceptes y énoncés, ce qui montre ici encore que le bonheur est bien le moteur premier de la morale.
D’ailleurs cette attitude conservatrice est au fond rationnelle même si elle ne l’est que partiellement parce qu’il peut être plus prudent et plus confortable de s’en remettre à une morale socialement acceptée que d’en proposer une nouvelle dont on ne peut a priori garantir la cohérence. C’est peut-être la raison pour laquelle Max Weber a parlé à propos de cette attitude de « rationalité traditionnelle ». Si a) je n’ai ni le temps ni l’envie ni la compétence suffisante pour m’intéresser à la philosophie morale, b) les principes moraux énoncés par le texte sacré qui est révéré dans ma société produisent un ordre social stable, pourquoi irais-je me casser la tête à les critiquer, voire à en changer? Dans ce cas, effectivement, je ne suis que partiellement rationnel car je pourrais aussi améliorer l’ordre social qui règne dans ma société en m’engageant politiquement dans un parti modéré, par exemple, qui me garantirait à la fois la prudence nécessaire à la stabilité sociale et la volonté d’améliorer ma société. C’est pourquoi je persiste à penser que l’adhésion à une rationalité plus radicale que la « rationalité traditionnelle » de Weber ne relève pas uniquement de la rationalité parce que, d’une part, les deux attitudes sont rationnelles même si l’une l’est plus que l’autre, mais, surtout, parce que la décision de se contenter de l’une ou de désirer l’autre n’est pas rationnelle.
(4) C’est à peu près le même raisonnement qui a poussé Hare formuler son utilitarisme à deux niveaux : dans la plupart des cas, l’obéissance non-conséquentialiste à des règles déontologiques très générales produit d’excellents résultats dans la société où règne cette obéissance (et c’est là qu’intervient l’utilitarisme de la règle qui n’est autre que la version utilitariste du déontologisme kantien) ; mais, dans certains cas particuliers, par exemple si les institutions de notre société s’écroulent, l’utilitarisme de l’acte nous recommande d’abandonner le déontologisme pour calculer les conséquences de nos actes et nous décider à fuir une telle société et à en chercher une meilleure .

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