Skip to content

De la parole en politique : que peut on en dire ?

16 octobre 2013

La parole, composante entrelacée du langage consiste en l’utilisation de la langue. Mais c’est une utilisation personnelle, individuelle (et pas forcément vocale : langage des signes chez le sourd-muet.)

La langue et le langage sont les conditions de possibilité de la parole. La langue est ce qui est collectif, c’est la partie sociale du langage, elle est extérieure à l’individu. C’est une sorte de contrat passé entre les membres de la communauté, un système de signes et de communication conventionnel particulier. Toutes les langues sont symboliques, c’est-à-dire que le signe contient l’image de la chose qu’il désigne.

Le langage permet de  s’exprimer et de communiquer. C’est un moyen de communication purement humain,  non instinctif, pour exprimer ses idées,  ses émotions, et ses désirs, par l’intermédiaire d’un système de symboles créés à cet effet. Le monde humain contrairement aux animaux n’est plus un monde de sensations et de réactions, mais un univers de désignations, d’idées et de concepts.

Dans le langage le signe est purement arbitraire. Il n’y a pas de rapports naturels entre le signifiant (mot) et le signifié (chose) dans la réalité. Le problème de l’arbitraire du signe fut déjà abordé par Platon dans son dialogue Le cratyle : cratyle pense que le monde représente justement l’objet (Lettres dures pour un objet dur…) alors qu’Hermogene pense le contraire : le mot est pure convention (arbitraire), et c’est lui qui a raison.

Le langage ne renvoie pas directement à la réalité. Ce qui est signifié, ce n’est pas une chose mais un concept, par lequel le locuteur se représente la chose, c’est la façon dont on pense le monde et non le monde.

Le langage est d’origine sociale : c’est la société qui a découpé le réel selon ses besoins.

Les mots ne correspondent pas à la réalité mais seulement à la façon dont nous avons découpé les choses. Ceci est différent selon les sociétés et leur culture (européen – chinois – Indous…)

Dans les mots se trouve toute une vision du monde, une certaine façon de le penser, celle de la société dans laquelle on vit. Le langage transporte avec lui les valeurs d’une civilisation. Il est porteur d’une représentation du monde et ne peut pas être séparé des mœurs, c’est-à-dire qu’il est lié à l’assemblage de coutumes et de croyances qui est un héritage social et qui détermine la trace de nos existences. Il est comme un vêtement invisible qui entoure notre pensée et donne une forme précise à sa représentation symbolique.

Mais chez Bergson le langage est un obstacle à la pensée.

Il appauvri la pensée (mur du langage) : je n’arrive pas à dire ce que je pense.

Les mots sont trop larges pour une réalité qui n’est que particulière, ils ne désignent que ce qui est commun et ignorent les différences individuelles (# poésie).

Des la naissance l’enfant est immergé dans un bain langagier.

Le champ verbal où cette graine va germer et où elle va mûrir, définira une bonne partie de sa personnalité.

Nous sommes humains parce qu’on nous parle et parce que nous parlons et non l’inverse.

La parole est la fabrique de l’humain. C’est une fonction acquise, une fonction de culture.

Nous sommes tissés de parole et chaque homme est un passeur de mots.

En effet, tout langage est d’abord reçu. Aucun homme n’a jamais inventé le langage. Avant de prendre la parole, il faut l’avoir reçue toute faite.

Et c’est sans doute pour l’avoir senti que la sagesse millénaire réservait à dieu le privilège de cette création, que le christianisme est la religion du logos.

Le logos signifie tout à la fois la parole, le verbe, l’argument, le discours, la raison, la science, le principe organisateur du monde.

Évangile selon saint Jean chapitre un :

Au commencement était la parole et la parole était avec Dieu et la parole était Dieu.

Toutes choses ont été faites par elle… Et la parole a été faite chair.

Le logos chrétien c’est la parole vivante et créatrice de Yavhe dans l’Ancien Testament.

La première parole est la parole de Dieu créatrice de l’univers : Fiat lux. Dieu crée les choses en les nommant.

Merleau-Ponty  dans phénoménologie de la perception montre que la parole et la pensée sont enveloppées l’une dans l’autre, que le sens est pris dans la parole et la parole dans l’existence extérieure du sens. Qu’il y a la parole parlée et la parole parlante

La parole parlée est antérieure à la parole parlante, c’est-à-dire que mes paroles prennent corps dans un monde où le langage est déjà à l’œuvre, où le sens a déjà une présence incarné et où mon acte d’expression n’est là que pour reprendre le sens tacite immanent qui gît dans le monde des paroles produites par l’autre. Dans l’ordre du sens, la parole (au sens de l’expression) est antérieure à la signification.

En ce sens, la parole dépasse le langage comme moyen d’expression. C’est un phénomène complexe.

On peut ainsi considérer que la parole est plus un geste (mouvement du corps) qu’un simple signe auditif. Qu’elle est : et langage du corps de l’ordre du visible : et langage articulé de l’ordre de l’audible. Si bien qu’un même mot peut prendre des sens différent du fait des conditions physiques de la parole.

Par exemple, une altération de la voix suffit à modifier le sens du discours, c’est bien que le corps participe du sens en tant que geste. Et dès lors, le sens n’est pas constitué dans la conscience, et encore moins dans l’entendement. Il est institué dans le corps et par lui. Le sens est pris dans la parole : il fait matière avec, comme le python est pris dans le béton.

Cela veut dire aussi que le corps n’est pas une simple matière, mais qu’il est aussi l’expression de cette conscience.

Dire que la parole est un geste, c’est donc aussi reconnaître que le sens n’est jamais là comme objet.

Les mots sont déjà là avant même que j’apprenne à parler, ce qui signifie que ma conscience émerge dans un monde où la signification c’est d’abord la parole des autres.

Et parler s’apprend justement de façon différente selon le milieu socioculturel.

L’homme interpose entre Le Monde et lui le réseau des mots, qu’il a reçu de son éducation et de son parcours de vie.

Mais l’homme ne parle pas seul. Sa parole s’inscrit le plus souvent dans un dialogue.

Grâce au dialogue, l’âme  des autres pénètrent dans la nôtre par interstice, comme le peigne enfonce ses dents aux remous d’une chevelure en désordre. Eugenio D’ors, au Grand St Christophe, philosophe catalan du début XX° s.

Bien souvent, la plupart des hommes échangent leurs propos sans jamais dialoguer

Les lieux communs composent leurs idées et leurs préjugés régnant dans leur petit cercle social qui leur tiennent lieu de valeur.

Le problème est que le sens commun émousse le sens propre des mots. Les mots de chacun deviennent les mots de tous en perdant leurs intentions en se dégradant progressivement. La singularité des choses nous est cachée par la généralité des mots. (Problème des nuances)

L’homme parle le monde, interprète le monde avec ses mots et ma parole s’adresse à un autre.

On peut considérer que : Le Moi – Le Monde – l’Autre – forment le triangle de la Parole

Et cette parole est comme un trait d’union, une relation de moi à autrui. Vivante de l’un à l’autre, elle passe entre nous et se transforme de nous voir traversés.

Elle est faite d’expression et de communication.

Mais il y a une double polarité de l’expression et de la communication qui correspond à l’opposition entre la première personne et la troisième personne, entre la subjectivité individuelle et l’objectivité du sens commun.

Cette dualité déchire l’usage de la parole humaine : si je veux être compris de tous, je dois employer le langage de tout le monde, et donc renoncer à ce qui m’est propre, et me différencie de tout le monde.

En fait plus je communique et moins je m’exprime et réciproquement.

L’expression pure, dégagée de toute communication, demeure une fiction, car toute parole implique la visée d’autrui et inversement, l’idée d’une communication pure sans expression n’a pas de sens, parce que mon langage ne saurait être absolument désapproprié.

Il faut donc admettre l’existence d’une alliance intime entre communication et expression.

Pour communiquer l’homme s’exprime, c’est-à-dire qu’il produit sa propre substance, un peu comme un fruit qu’on presse pour en exprimer le jus.

Parler, c’est comme s’écarter  de soi pour se confondre avec autrui.

Mais, il est  une autre dimension de toute expression verbale importante à considérer : c’est le moment de la parole.

Chaque parole est à sa manière une parole de circonstance, chaque mot est un mot historique.

Chaque parole est vraie dans une situation particulière, un moment donné. Elle est unique, ne survient qu’une fois dans une circonstance particulière.

Ce qui fait appel à la notion de discours : où le mot, la phrase ne prend toute sa signification qu’en tenant compte des circonstances de la prise de parole, et nous rencontrons là, le problème de la parole sortie du contexte, à qui on peut faire dire l’inverse de son sens initial, très usitée dans les médias…

Mais La parole est avant tout un acte.

Pour Austin dans les pouvoirs de la parole et les aspects performatifs du langage : Dire revient souvent (sinon toujours) à agir. La parole humaine est toujours un acte. L’exemple de Rosa Parks en 1955, est à ce propos édifiant : En refusant de se lever, elle dit un simple non, ne fait rien… mais ça change la face du monde.

La parole représente donc un pouvoir, un moyen pour le sujet d’influencer autrui et de transformer le monde. André Malraux disait l’homme est la somme de ses actes… nous pouvons rajouter …et de ses paroles. Il incombe en effet, au sujet parlant une responsabilité de ses paroles aussi grande que  de ses actes !

Les mots sont comme des cailloux qu’on jette dans un bassin, même le plus petit d’entre eux provoque un frémissement à la surface de l’eau et ébranle tout le bassin.

Il existe une véritable interaction verbale entre moi et autrui.

Ceci est tellement vrai que la parole peut être utilisée comme arme de manipulation selon des formats pervers, qui incluent : le double-langage, les injonctions paradoxales, et l’utilisation abusive, ambiguë et presque systématisée de l’antiphrase.

L’injonction paradoxale est la parole pathogène agissante la plus délétère sur le développement de l’enfant. Elle a été bien mise en évidence par l’école de  Palo Alto qui a montré qu’elle pourrait être à l’origine de certaine forme de schizophrénie. Une injonction paradoxale appelée aussi double contrainte désigne deux obligations qui se contrarient en s’interdisant mutuellement, augmentées d’une troisième qui empêche l’individu de sortir de cette situation : exemple de la mère, qui dit à son fils : « Je t’aime, vient faire un câlin ? » et qui se raidit et se recule quand celui-ci approche. L’enfant est alors soumis à un message véhiculant deux informations contradictoires : un message verbal qui dit « je t’aime » contraire au message corporel disant « je ne t’aime pas »,  le mettant ainsi en situation inextricable et pathogène

Les psychanalystes connaissent bien ce pouvoir de la parole et l’utilisent comme thérapie : En traitant les maux avec les mots !

Dans le champ analytique, le langage du patient se présente comme minerais brut dont il s’agit d’extraire le métal pur et de rejeter les scories. Il s’agit par la parole d’accoucher le malade de la vérité qui porte et dont il ne peut se délivrer. Pour Lacan l’inconscient est structuré comme un langage. Pour le patient ne pas écouter son inconscient ne pardonne pas. Et à ceux qui refoulent sa parole, il fait parler le corps et l’esprit par les pires et les  plus douloureux symptômes. Le psychanalyste en écoutant ce que la patient  mi- dit et donc aussi ce qu’il tait, en dépassant le sens manifeste du discours en y intégrant tout ce qui constitue la parole de cet inconscient : Poids des silences, inflexions de la voix, lapsus… saura faire parler ce refoulé et conduira le patient vers la guérison. Remarquons ici ce que nous connaissons bien en loge : qu’en la parole est aussi le silence qui la rythme. Et en ce sens le silence est aussi parole.

Lacan forme d’ailleurs la notion de parlêtre pour situer l’être même de l’homme dans la parole.

L’être humain est un être de parole un parlêtre. Le parlêtre ne parle jamais qu’à l’autre. C’est la façon dont l’autre peut nous entendre qui détermine en amont notre façon de parler. Ce qui importe au sujet ce n’est pas tant ce qu’il dit, que ce qu’il veut dire à l’autre. Mais il existe un véritable écart entre ce que l’homme veut dire et ce qu’il dit vraiment.

Le sujet est  malentendu parce qu’il est condamné à maldire : derrière ce qui se dit, dans ce qui s’entend. « Le fondement même du discours inter humain est le malentendu  » : l’exploit de la psychanalyse c’est justement d’exploiter ce malentendu.

Finalement c’est parce qu’il nomme l’objet que le sujet le manque nécessairement.

En parlant nous manquons une partie de la cible que nous voulons désigner, car les mots nous manquent pour tout dire de la cible

Le discours est donc troué de manque et on essaye de colmater par des mots les coupures du réel. Et ce n’est pas seulement la censure d’un désir mais la structure même du langage qui nous empêche de parler clairement.

Enfin,  parfois nous nous trouvons face à l’ineffable, l’inénarrable : « de la mort on ne peut rien en dire on tourne autour » disait Jankélévitch. Pour Jean-Paul Sartre dans la nausée : l’indicible est quand les mots s’épuisent face au réel. Un bon exemple du mur du langage est la quasi impossibilité de définir (de parler) le temps. Saint-Augustin disait à ce propos : « si on ne me demande pas ce qu’est le temps je le sais, par contre que je veuille l’expliquer à la demande et je ne le sais plus. »

« …comme si la plénitude de l’âme ne débordait pas quelquefois par les métaphores les plus vides, puisque personne, jamais, ne peut donner l’exacte mesure de ses besoins, ni de ses conceptions, ni de ses douleurs, et que la parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles. « 

Le politique doit donc être conscient de tout ceci pour ne pas devenir un simple communiquant ou un simple bavard, mais un sujet parlant lucide de la puissance et de la portée de ses mots !

Et je terminerais en citant Cyrano de Bergerac : « il y a beaucoup de gens dont la facilité de parler ne vient que de l’impuissance de se taire. »

Publicités

From → Politique

Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :